(sans l'ombre d'un doute)

samedi 30 janvier 2016

Le spectacle qui a lieu en moi, sans moi.

Allez hop, nettoyage. Comme ça n'a pas eu trop le temps de sécher, tout part très vite. C'est l'avantage du sol plastifié qui remonte en courbe tout le long des plinthes. Comme dans les hôpitaux. C'est moche mais c'est pratique. La crasse n'a pas le temps de se déposer. Je rince 3 ou 4 fois la serpillière, je l'essore en la torsadant à fond et je la dépose bien tendue sur le seau pour qu'elle sèche. Cette agitation domestique m'a calmé. On ne dira jamais assez la vertu du ménage. Rien ne me détend comme de passer l'aspirateur par exemple. Surtout à cause du bruit qui couvre mes propres bruits. Comme sous le jet de la douche. On se laisse aller à chantonner, on se détend, c'est un peu la fête. La difficulté est d’enchaîner sur autre chose ensuite en gardant la même humeur frivole/insouciante/guillerette. Un bon moyen est de rester concentré uniquement sur les gestes qui s'enchaînent d'eux-mêmes. Ouvrir le placard, ranger l'aspirateur, refermer le placard, se retourner, avancer dans la pièce et poursuivre ainsi en portant son attention uniquement sur le déroulé naturel des gestes. C'est tout le charme de la vie dès lors qu'on la perçoit comme quelque chose d'impersonnel. Tout s'enchaîne de soi-même, personne n'est aux manettes, personne ne décide quoi que ce soit, tout se fait tout seul, sans personne qui agisse. C'est ainsi que je me vois franchir le seuil de mon appartement, fermer la porte à double tour, traverser la petite cour et sortir de l'immeuble pour aller vers le bois sans que j'en décide rien. Tout se fait tout seul, je n'ai pas à me croire agissant et décidant quoi que ce soit pour que cela se fasse. Et cela se fait d'autant mieux que je ne suis pas là pour endosser la conduite de tout ça. Ce qui entre dans mon champ visuel y entre de la même façon, sans que je décide de tourner le regard ici plutôt que là. Les choses viennent à moi, apparaissent et disparaissent d'elles-mêmes. Gris du trottoir ponctué par l'éclat plus ou moins clair des mégots de cigarettes ou des chewing-gum écrasés. Des visages apparaissent, toujours touchants. Des silhouettes traversent l'espace et se croisent à vive allure. La lumière tourne sans arrêt, anime la rue, caresse les façades, gigote les arbres. La lumière, le mouvement, les sons, les sensations : tout ça fait la matière du spectacle qui a lieu en moi, sans moi. Je ne suis pas là à l'observer. Il se fait. Il y a conscience ici qu'il se fait. Dire moi, dire j'observej'écouteje marche, tout cela est exagéré. C'est une habitude que nous avons prise mais qui ne repose sur rien de solide. Si nous nous en tenons à l'expérience directe, nous ne voyons aucun moi, aucun acteur, aucun sujet. Tout ce que nous voyons ce sont des choses, des phénomènes qui apparaissent et disparaissent. Camion, poussette, bribes de paroles, pensées, sensations diverses. C'est tout. Personne pour faire tenir tout ça. Ça a lieu comme ça a lieu, rien à redire — mieux : personne pour trouver à y redire. Ce qui se produit est ce qui se produit, ça ne pourrait se produire autrement. On peut le vérifier d'instant en instant comme je le fais en cet instant, me voyant cheminer d'un pas tranquille les allées du bois de Vincennes. La lumière est particulièrement belle, comme souvent après la pluie, et donne à tout une densité merveilleuse. Chaque feuille d'arbre scintille pour clamer tout à la fois sa singularité propre de feuille unique et son appartenance heureuse à l'ensemble de l'univers dont elle est inséparable. A chaque pas une joie plus forte monte en moi. Cette joie impersonnelle et sans cause (donc intarissable) qui se tient en permanence à l'arrière-plan du défilé de nos humeurs sans cesse changeantes. Hélas nous l'oublions pour lui préférer par réflexe malheureux l'identification aux humeurs facétieuses qui défilent au-devant de la scène, conformément au processus terrible qui nous fait nous réduire à ce que nous ne sommes pas, quittant la totalité parfaite pour la partie jamais satisfaite. Et c'est exactement ce processus de réduction que j'observe s'amorcer maintenant en moi. La grâce est en train de me quitter doucement. Le spectacle semble perdre un peu de sa beauté. Le scintillement des feuilles semble s'être légèrement terni. L'ouverture de mon champ visuel n'est plus aussi silencieuse et passive qu'il y a un instant. Des pensées diverses font leur entrée. Mon attention glisse irrésistiblement vers elles. Je suis en train de quitter la conscience de la totalité (conscience du réel) pour entrer dans la conscience illusoire de la séparation (l'expérience subjective). Je vois tout ce qui se perd dans ce basculement de ma perception. Comment ne pas souffrir d'une frustration inouïe lorsque dans un instant j'aurai perdu l'accès au tout ? Comment accepter de perdre autant du fait de me réduire à une partie infime, un petit truc de rien coupé du monde dans un corps limité et qui sera bientôt tendu à un point proprement invivable. Comment les autres acceptent-ils ? Comment font-ils ? Moi je ne peux pas. Je dois tricher. Tricher ? Oui, prier, dessiner, chanter, me rappeler mes 10 ans, envisager la mort, entrer en transe d'une façon ou d'une autre.