Le corps, notre corps, peut se révéler être un instrument pouvant offrir une expérience d’une beauté inouïe. Il faut pour cela le travailler, tout comme on travaille un violon, avec un art exigeant la plus grande finesse et patience. Ce qui nécessite de très nombreuses années d’entraînement, tant il est difficile de l’affiner pour le sortir des conditionnements qui l’ont alourdi. Toutes ses dimensions doivent être précisément réglées : le squelette, chaque os et cartilage, les muscles, les tendons, les articulations, la peau qui doit être tendue exactement, le souffle qui doit pouvoir circuler dans tout le corps et au-delà avec la plus grande fluidité, la tonicité nerveuse, la chair qui doit se faire légère, vibrante, etc. A cette condition il est alors possible de le faire chanter en prenant une posture d’une très exacte précision. Le vécu est alors comparable à la douceur vibrante des peintures de Chardin, à la présence intemporelle de Vermeer, à l’éclat lumineux et tonique de Bach ; c’est prodigieux. Et ça s’appelle l’assise silencieuse, la méditation intemporelle — zazen. Une pure célébration de l’instant, débarrassé de tout encombrement physique, psychologique, mental, émotionnel ou imaginaire. Pure vibration et présence sans limite, accord parfait avec le monde dans sa réalité nue. Intensité, douceur, beauté.
« Nul ne sait ce que peut le corps » dit Spinoza. Nul n’a idée de l’expérience esthétique qu’il peut offrir. Joie intemporelle, sans objet, sans cause.