Quand il se rend au village voisin, il y reste pour la journée et passe de longues heures dans l'unique café. Les tables en bois peint en rouge proviennent d'une école fermée depuis une éternité. Non loin la grande bibliothèque semble ne contenir que des livres savants — philosophies, sciences, linguistique, manuels techniques. Ils sont classés sans ordre logique et semblent défier qu'on s'intéresse à eux. Cette fois, il se sent prêt. Il caresse sa feuille comme pour la préparer. Une ombre inhabituelle l'intrigue et le distrait. Il fredonne pour l'oublier et revenir à son affaire. Passe par la fenêtre le chant soudain d'un oiseau proche. Puis rien. Le silence. C'est à lui d'agir maintenant. Il se saisit du crayon, lève le regard en laissant sa main s'aventurer sur le papier. Il paraît lui faire confiance, ne pas douter de ce qu'elle peut bien tracer. Au milieu de la cour vide se tient un chat immobile. A son allure de petit fantôme familier, on voit qu'il est l'esprit discret des lieux. D'après l'une des encyclopédies de l'austère bibliothèque, la région serait connue pour les innombrables meurtres gratuits qui s'y perpétuent régulièrement depuis le Moyen Âge sans que personne n'en ait jamais compris la raison. Vivre ici est donc vivre dangereusement au cœur d'un troublant mystère. On doit s'y faire, comme on se fait à tout. Le principal, avant de faire une éventuelle victime, est de ne pas être dérangé. Le dessin est un rituel sacré devant être religieusement préservé pour ne pas se galvauder en un gribouillage inepte. Solennel comme un prêtre, il ne lâche plus son crayon qui danse sur le papier alors que lui-même paraît absorbé ailleurs. Son regard est vide. Il ne fixe rien. Il semble n'être plus là, n'être plus personne. La cour est déserte à présent. Le petit fantôme, l'esprit des lieux a disparu. Soudain la lumière tombe. Encore un instant et l'atelier se trouve plongé dans le noir. La fraîcheur du soir passant par la fenêtre pourrait éveiller la belle endormie. Mais elle reste parfaitement immobile, exactement comme on peut la voir sur le dessin : la jupe ouverte, la gorge tranchée. Au pied du canapé, l'esprit des lieux lape une flaque noire comme de l'encre.