François Matton

(sans l'ombre d'un doute)

mercredi 5 décembre 2018

Une cabane au Canada

J'habite une cabane au Canada. Je ne fais pas le ménage tous les jours. Je suis le gardien des chats. Je perds des poils au mollet. Je lis de moins en moins. La présence de la forêt me rassure. J'ai peur de mourir. Je ne peux plus lire sans lunettes. Les "je" me rassurent comme les arbres de la forêt. Une forêt de "je". Une forêt de j bien verticaux. jjjjjjj. C'est jjjjjjoli. Je vais continuer comme ça. Je verrai bien. Je. Et encore je. J'espère que tu te glisses facilement dans ce je. Je c'est aussi toi sinon c'est moche. Il y a plein de traces de pas dans la neige autour de la cabane. Ce sont les miennes. Evidemment. Je ne vais pas me faire croire qu'on s'est approché pour me faire une visite et qu'on est reparti comme si de rien n'était. Je suis en train de m'enfermer dans une fiction. Vite, cassons ça. De l'air ! Je suis l'as du pétrole. Je suis le gardien du phare. Je suis la Fée Clochette. Je suis la plus belle du canton. Mon décolleté me donne le vertige. Non seulement je m'aime mais je me désire. Je suis poursuivi par des chiens. Je cours aussi vite que Marathon Man. Je suis un peintre du dimanche particulièrement névrosé. Je m'applique comme personne. Je ne pars plus en vacances. Je reste auprès des chats. Je les déteste autant que je les aime. J'ai fait fortune du jour au lendemain. Quelle frayeur. J'ai à peine eu le temps de lever la tête que ça m'est tombé dessus. Je ne travaille plus. Je ne cuisine plus. Je me fais livrer. Je déprime sec. Je suis réticent. Je suis solitaire. Je ne vois plus rien de près. Je l'ai déjà dit. Déjà je me répète. J'aime me répéter. J'aime me répéter. J'aimerais être romancier. J'aimerais écrire de jolies choses. J'aime arroser les plantes. J'aime tant de choses. Je suis réticent à presque tout. Je l'ai déjà dit. Je le répète. Je répète que je me répète. C'est ainsi. Je ne vais pas en faire une maladie. J'ai acheté des choses essentielles. Je déménagerais volontiers. Je change de cap sans arrêt. Je tourne en rond. Je me perds. Je ne t'ai rien dit pour ta mère. Je suis désolé. Je regrette. Quoi ? Je dis n'importe quoi. Depuis trois jours je tremble de tous mes membres. Ce n'est pas vrai. Je me porte comme un charme. C'est faux. Depuis que j'ai repris le yoga je ne dors plus. Allez comprendre. Tout m'échappe. Je reste gourmand comme un enfant. Je mange le miel à la petite cuillère. Je baratte le beurre à la louche. Je suis d'un autre temps.

mardi 9 octobre 2018

Au Sept Elzévir

J'habite tout près du bois de Vincennes. Il est devenu mon atelier en plein air. C'est là, en bordure de Paris, que je puise l'essentiel de ce qui fait mon travail actuel. J'aime cette nature arrangée pour les citadins, j'aime y croiser une foule très disparate le week-end, j'aime y retrouver la solitude en semaine, j'aime son rythme et sa variété. Le bois reste un espace ouvert où il est possible de courir, de chanter, de jouer du tuba, de se promener sans but, de faire de la barque ou de pique-niquer entre amis, mais aussi de trouver un refuge pour ceux qui n'en n'ont plus ailleurs, de laisser libre court à sa folie douce, de fumer de l'herbe, de rêvasser, d'errer, de prendre du temps. Et de draguer. Le bois est aussi un lieu érotique où beaucoup s'affairent. Si on est rarement le spectateur direct d'une telle activité, on peut l'imaginer ou la fantasmer facilement. Ça contribue au charme de ce lieu complexe où pourtant je chercher la simplicité qui me fait souvent défaut : simplicité de la feuille sur le chemin, simplicité de l'herbe haute, simplicité de la lumière au travers des branches, simplicité de l'escargot, simplicité des troncs qui s'élèvent droits, simplicité de la présence des choses. 
L'invitation de cette exposition est de ralentir la marche, de lever le nez ou de le plaquer au sol, de marquer un arrêt, de faire un pas du côté des buissons, histoire de retrouver la simplicité de ce qui est là, sous nos yeux, et qui pourtant nous échappe la plupart du temps, affairés que nous sommes à ne pas voir, ne pas écouter, ne pas sentir. Mais ce n'est pas une fatalité. Il est toujours temps d'ouvrir les yeux et de savourer ce qui se tient là dans l'instant, au bois et partout ailleurs.

"Au bois"
Exposition visible encore jusqu'à samedi au Sept Elzévir
de 15h à 20h
7, rue Elzévir, Paris 3e





lundi 3 septembre 2018

Dans le train

avant de descendre du train assurez-vous d'être bien là, priez, suppliez, 
rendez grâce, et merci de vous assurer de ne pas rencontrer le vide, 
de bien vérifier l'arrêt des choses, leur existence sous le pied, 
cela afin de ne pas glisser dans l'espacement situé ici ou là, 
ce qui vous ferait courir le risque de brouter la margelle


samedi 11 août 2018

Pas de tête




Il est très drôle ce dessin, Oreilles Rouges. C'est toi ? Très drôle. Si si. Bon, après... moi je ne suis pas très "bonshommes". Je peux dire ça sans que tu te fâches ? (Dis-moi si tu supportes ou pas la moindre objection. Je veux discuter tranquillement, pas t'énerver ou te miner.) Je ne représente pratiquement jamais de bonshommes, tu as remarqué ? Sais-tu pour quelle raison ? Eh bien parce que je suis schizophrène. Et les schizophrènes ont un rapport très singulier à leur corps. Certains le perçoivent morcelés, d'autres même ne le perçoivent pas du tout. Moi, mon problème, c'est la tête. Pas un problème dans ma tête, mais un problème avec la tête. Je ne la vois pas. Je ne l'ai jamais vue. Je n'en ai vu que des images (pas très flatteuses). Je vois mes mains, mes pieds, mes jambes, mon ombre, mais je ne vois pas ma tête. Pourtant je devine qu'elle est là, mais j'ai beau faire je ne la vois pas. Alors tu comprends que dans ces conditions dessiner un bonhomme qui serait moi avec une tête me paraît relever de la pure science-fiction. Quant à me représenter sans tête vu de l'extérieur (de l'extérieur tel que je vois les autres - qui eux ont une tête), ce serait une autre fiction toute aussi éloignée de mon expérience. Du coup je dessine ce que j'ai sous les yeux. Pas de tête. Je pense que c'est notre expérience à tous (si on y prête attention et qu'on oublie cinq minutes les miroirs). Ce qui fait que la représentation d'un "je/narrateur" avec une tête, je vois ça comme une illusion issue d'une hypnose sociale. Ce qui fait que je ne fais pas de bd. Ce qui fait que je n'ai jamais reçu le prix d'Angoulême. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'ils détestent les schizophrènes. C'est ce qu'ils m'ont dit au téléphone quand je les ai appelés pour savoir pourquoi je n'avais toujours pas eu le grand prix. Ils m'ont dit : "Soit vous êtes complètement fou, soit vous êtes con. Je préfère me dire que vous êtes fou." Et ils m'ont raccroché au nez. Au nez de quel visage, me demanderas-tu ? C'est une bonne question.


 


vendredi 10 août 2018

Les premières ombres

Les premières ombres chinoises ne furent pas très réussies, à cause de son manque d'expérience et de l'anxiété que provoquait en lui le désir d'impressionner les fillettes. Le chien ressemblait à un canard, le canard à un crocodile, le crocodile à une trompe d'éléphant. Mais en faisant l'éléphant il obtint enfin son premier succès : c'était un pigeon parfait et, lorsqu'il voulut le perfectionner en allongeant ses auriculaires pour figurer les défenses, le pigeon étendit ses ailes. Il mima la tête d'une vieille femme et il en ressortit une voiture de course. Une paire de lunettes donna un chapeau. Un chapeau, le minaret des Omeyyades. Dans l'ombre, un petit vieux marchant avec une canne (combien de fois ne l'avait-il pas essayé la nuit passée !) devint un chignon enrubanné. Il ne comprenait pas pourquoi il les ratait tous, mais en même temps tous donnaient un autre résultat, certes distinct, mais reconnaissable et intéressant. S'il n'annonçait pas ce qui allait suivre, on pouvait croire qu'il s'était proposé de faire ce qui se présentait. 
César Aira, Le testament du Magicien Ténor

 


mercredi 8 août 2018

Bob la mort

(carte postale)​


Vous ne connaissez pas
L'histoire de Bob la mort
Comment il vécu
Quel fut son calvaire

Vous vous en fichez ?
Crétins
C'est un peu votre histoire
Ecoutez donc
Prêtez l'oreille
Voici l'histoire
De Bob la mort

Alors voilà
Bob est né dans le Missouri
Parmi des péquenots puants
Bob a une petite amie
Elle est jolie et son prénom
C'est Franchise
A eux deux ils forment
Un super couple

Lorsque j'ai connu Bob

C'était un gars tranquille
Honnête et cool
Il faut croire
Que c'est les autres
Qui l'ont rendu barjot

On a prétendu qu'il puait plus qu'un autre

D'où son surnom de Bob la mort

N'en pouvant plus

Il demande un jour à Franchise
Est-ce vrai que j'pue tant qu'ça ?
Franchise lui cache rien
De son haleine de chacal
Trop mal Bob il a les boules
Il cherche partout
Un remède à la mort

Un guru lui dit

D'apprendre à respirer
Pour ventiler
Bob aussitôt s'entraîne
Tous les matins
Il respire la gueule ouverte
Les mouches tombent
Bob tient bon
Seulement très vite
La puanteur revient

Bob passe toutes ses journées

A ventiler ventiler ventiler
C'est pas une vie

Franchise lui dit

Ça va pas
Trouve aut'chose

Alors Bob croise un autre guru

Sa méthode à lui
C'est la désidentification
Il dit à Bob qui n'en peut plus
J'vais pas t'cacher qu'c'est l'horreur
Seulement mon p'tit gars
C'te puanteur ce n'est pas toi
Cesse de t'identifier
N'en fais pas un drame
Laisse causer les autres puants

Bob est content

Ça pue toujours
Mais c'est plus lui
Maintenant il s'en fiche

Seulement Franchise

Elle capte rien à c'que ça change
Pour elle ça reste l'enfer
Impossible de s'y faire
Bob est accablé
Il faut qu'il déracine le mal pour de bon
Pas question de s'en accommoder

C'est là qu'il croise un dentiste

Un de ces sales arracheurs de dents
Qui lui fait ouvrir grand la gueule
Cherche pas plus loin mon gars
T'as un chicot tout pourri dans l'fond
Je peux t'l'arracher mais tu vas pleurer ta mère
M'en fous dit Bob ch'suis prêt à tout
Ok c'est parti
Sclick clack scroch
Plus de chicot pourri
Mais un trou dégueux
Qui sent pas la rose

Putain de misère

C'est ça la vie ?

Franchise n'en peut plus

Elle se casse
Elle va voir ailleurs
Elle couche à droite à gauche
Avec la moitié du Missouri

Quand elle revient vers Bob

Vingt ans plus tard
Ce n'est plus une jeunette
Elle en a vu et ça se voit

T'sais quoi ?

Elle dit à Bob
Tout le monde pue de la gueule
Surtout à l'aube
Toi c'était juste un peu plus épicé
Dans l'fond j'aimais bien
Ton goût d'vieille éponge

T'aurais pas dû t'emmerder

La puanteur
C'est tout le monde
C'est la vie
​​Faut pas faut pas
Focaliser




dimanche 5 août 2018

Le geôlier du fort de Joux

Né à Nancy en 67, l'ex-soldat de l'an II Nicolas Sigisbert Bureau fêterait ses quarante ans fin mai, s'il trouvait d'ici là une raison de s'en réjouir. Il en doutait beaucoup. Entamée sur les chapeaux de roue, lieutenant à vingt-cinq ans, commandant à vingt-sept, sa carrière militaire avait connu un coup d'arrêt brutal lors du siège de Mayence, treize ans plus tôt, l'année même où il était devenu commandant, jusqu'à la fin de ses jours rien d'autre que cela, le commandant Bureau, par la faute d'un boulet de canon, dix-sept kilos de fonte qui lui avaient esquinté la jambe gauche et emporté la droite, réduite à néant. Une prothèse en bois de tilleul la remplaçait comme elle pouvait, elle résonnait fantastiquement sur les pavés du vieux château ; qu'il vente ou qu'il neige, c'était souvent les deux, se déplacer, ici, était un cauchemar permanent. 
Il aurait pu être aigri, amer, méchant, le geôlier du fort de Joux, on ne lui en aurait presque pas voulu. Mais pour que le tableau fût vraiment pathétique, c'était un homme poli avec ses prisonniers, inquiet de leur confort — un homme sans illusions ; à ceci près qu'il était libre de se vautrer à tout moment, pas de quoi faire tinter les clefs d'un air sadique et supérieur, ils étaient dans la même galère ; comme eux il avait froid, comme eux il était loin des siens, il avait en Moselle une femme et une fille de dix ans, comme eux il tournait en rond. Et stoïque avec ça ; il ne se plaignait que par écrit, à sa hiérarchie, dans de longs mémoires à fendre le cœur qui restaient lettre morte ; régner sur une place forte décrépite et venteuse était encore un sort bien doux pour un cul-de-jatte sentimental, devait-on se dire en haut lieu.

Didier da Silva, Toutes les pierres