François Matton

(sans l'ombre d'un doute)

vendredi 22 mars 2019

Crassula





Oh, c'est beau ! C'est doux, ça change. C'est quoi ?
De la quoi ? Ah, de l'aquarelle... Joli.
Ça fait un peu vieux. J'aime.
Un petit frisson mignon.

jeudi 21 mars 2019

Chaussure


 

C'est quoi ? 
"Une chaussure" ? Oui ça je le vois bien, merci.
Mais c'est quoi l'idée, le concept ?
Tu sais où tu vas comme ça ?
Nan, j'demande juste.

mercredi 20 mars 2019

La silencieuse coïncidence

"Vous n'avez désormais qu'une seule chose à faire : à tout instant, que vous soyez en train de vous déplacer ou que vous soyez debout, assis ou couché, observez le non-esprit sans vous appuyer sur rien, sans vous fixer nulle part, en restant tout le jour comme un idiot qui se laisse porter par le courant des choses. Personne au monde ne saura qui vous êtes, mais quel besoin aurez-vous qu'on vous connaisse ou vous ignore ? Vous aurez l'esprit comme une pierre bien dure, sans la moindre fissure, et pourtant tout le traversera sans jamais s'y incruster, car vous serez trop bête pour que rien s'y accroche. C'est seulement de la sorte que vous pourrez goûter quelque peu à la silencieuse coïncidence." 
Houng-po, maître Tch'an du IXe siècle.

lundi 18 mars 2019

Tentative de ralentissement du monde


Les grands dessins que j'ai réalisés il y a quelques années pour "Midi Minuit Poésie" (de la Maison de la poésie de Nantes) se retrouvent exposés à la médiathèque de Saumur.
A cette occasion on m'a invité à parler de ce que je bricole - comment et pourquoi. Il y avait peu de monde mais l'écoute, l'entente était parfaite. Des questions, des réponses, des témoignages, du partage. On m'a même dit que mes exercices de poésie spirituelle étaient scrupuleusement appliqués chaque jour (!).  
Keep faith.

 



Des cailloux

mardi 12 mars 2019

Quand une fleur

Quand une fleur se fane ici-bas son parfum monte 
jusqu’au ciel ; alors, la même fleur s’épanouit là-haut. 
Toute la matière du Pays de l’Esprit est constituée 
par les parfums qui s’élèvent de la terre. 

Yasunari Kawabata




lundi 11 mars 2019

Ce que c'est

ce que c'est
au fond
je l'ignore, pourtant
de gratitude
mes larmes coulent


jeudi 7 mars 2019

Zazen (suite et fin)

Ça peut paraître étrange, mais si je ne me place pas au millimètre près comme le type ci-dessous, je ne médite pas - je rêvasse, je suis embarqué dans le train des pensées sans même m'en rendre compte. Je crois méditer mais en réalité je perds mon temps. Rien ne se passe. Autant faire la sieste ou aller boire un coup avec les copains.
Il m'a fallu tenir cette posture pendant des heures entières au dojo, des journées presque ininterrompues au temple, des semaines en retraite, des mois, des années. Il m'a fallu m'y confronter encore et encore, souffrant le martyre comme pas permis mais absolument certain que c'était pour moi le seul moyen (ce que je pouvais constater à chaque fois que j'envoyais tout valser : très vite c'était à nouveau l'horreur, le grand n'importe quoi dispersé, le retour de la plainte, du manque et de la frustration - le trou abyssal).
Et j'y retournais encore et encore, et j'en chiais des ronds de carotte, et c'était un délice de ne plus être seul, de partager ma souffrance à égalité avec d'autres sans avoir même avoir à parler. Quelle expérience unique du rapport à l'autre ! Le partage d'une totale intimité - sensorielle, corporelle, du souffle, de chaque bruit du dedans. On ne savait pas qui faisait quoi dans la vie en dehors du dojo - on pouvait méditer à côté d'un épicier, d'une avocate, d'un maître-nageur ou d'une hôtelière, on ne savait pas (on préférait ne pas savoir).
Donc des années et des années avec cette posture de plus en plus belle, de plus en plus intime, de plus en plus facile et ouverte, apportant de plus en plus de joie et d'intensité tranquille.
Depuis quelques temps je médite sur une chaise. Si je l'avais fait dès le début je crois que rien ne se serait passé (j'en suis sûr). Je continue à mettre les mains en ovale, les pouces se touchant délicatement, ce qui est très pratique pour savoir où l'on en est : si on est trop tendu, les pouces remontent ; si trop relâché, les pouces s'affaissent - et puis ça aide le souffle à descendre dans le bas-ventre > l'attention quitte la tête pour s'ancrer vers le sol.
Au début, JE médite (effort). Conscience de soi.
Ensuite, ÇA médite (c'est zazen qui fait zazen). Oubli de soi.
Enfin, rien de spécial (présence). Prout.
Je peux aussi poser les mains à plat sur mes cuisses, ou sur le ventre de mon chat. Je peux même ne pas méditer du tout. Mais j'aime ça. Mon corps aime ça. Alors je continue chaque matin. Pour rien, pour la joie.

 

vendredi 1 mars 2019

Zazen

Quand j'ai découvert le zen j'étais un peu paumé, je sentais que ma vie allait se poursuivre en me laissant frustré d'un je ne sais quoi qui me semblait essentiel à découvrir. En lisant un premier livre, je suis tombé tout de suite sur une mise en garde : « Tout ce que vous lirez sur le zen ne sera d'aucune utilité, ça ne fera que vous exaspérer. Ce serait comme de vouloir se soulager d'une démangeaison au pied en se grattant à travers la semelle de votre chaussure. Il n'y a qu'une façon de comprendre le zen, c'est de l'expérimenter vous-même par tout votre corps. Le zen, c'est zazen. Se tenir immobile face au mur blanc, les yeux mi-clos, et voir ce qui se passe quand vous n'êtes qu'écoute, sans attente de rien, laissant s'éveiller une attention sans intention. Toute attente d'une expérience, d'un état, d'une libération, d'un soulagement quelconque rendra impure votre méditation, vous passerez à côté de ce qu'elle peut vous révéler si vous n'attendez rien. »
Le pratique du zen n'est donc pas un moyen pour atteindre un bonheur à la noix, ce n'est pas la clé de l’épanouissement, ni toutes ces conneries pour être cool ainsi que la pub et les médias nous le vende. Zazen, c'est la rencontre avec soi. En un premier temps, c'est l'observation silencieuse de tout le boxon intérieur. L'accepter, voir qu'il nous rend fou, sourd et aveugle, qu'il nous retire tout disponibilité à l'instant. Accepter de voir les nœuds et les fixations, toute notre névrose, tous nos films et scénarios ineptes. Avec zazen on se redresse courageusement pour voir tout ça en face. On ne se défile plus, on ne détourne pas le regard, on ne compense plus. On prend tout dans la gueule. C'est une épreuve, une ascèse. Pourtant ce n'est pas non plus une mortification. Mais il faut en passer par l'observation de notre souffrance intérieure, par le constat du manque existentiel autour duquel tourne nos vies. Après quoi seulement, et à condition de ne rien vouloir y changer, les choses se décantent progressivement d'elles-mêmes, à leur rythme - ça peut être très long, des années et des années.
Aucune manipulation, aucune technique, aucun précepte, aucune règle (« Une seule règle : pas de règles. ») Alors le sentiment exaspérant d'être séparer d'avec toutes choses commence à s'assouplir doucement. Une empathie commence à s'élever spontanément. Les défenses tombent. Une présence intemporelle se révèle. Mais c'est inutile d'en parler. Pas de commentaires, pas de saisie, pas de jugement ou d'évaluation. C'est une voie sans chemin. Dès le début, tout est dit. Il n'y a pas de progression. On ne vous fait rien miroiter pour plus tard. C'est une voie abrupte, la voie directe qui ne mène nulle part. « Il te faut d'abord mourir sur le zafu. » (le coussin de méditation) Mourir à ce que tu n'es pas, mourir au désir de devenir. Mourir aux fausses identifications, perdre toutes les étiquettes, se mettre à nu, retrouver le regard du nourrisson - et découvrir son visage originel, celui d'avant notre naissance. Mais rien de tout ça n'est dit comme un enseignement. Tout est à comprendre avec ses tripes sur le coussin, à travers une posture précise qui favorise la plus grande immobilité et l'éveil des énergies. Bouddha n'est qu'un homme qui a traversé la souffrance. Aucun culte ne lui est rendu. Les cérémonies sont de pures formes vides, désinvesties de sens - c'est un koan (une énigme) en mouvement.
Tout ceci pourrait tourner facilement au grand n'importe quoi si ce n'était pas précis et transmis précisément. D'où la nécessité ce que j'appelle tradition (pas d'adaptations opportunistes au "client", pas de concessions, pas d'arrangements : c'est ça ou ce n'est rien.)
On m'a demandé : qu'en est-il de l'amour dans tout ça ? J'ai répondu qu'on n'en parlait pas. Que c'était à chacun de voir ce qui se révélait pour lui. Ça peut être l'amour inconditionnel (ou pas), ça peut être la joie sans objet (ou pas). Ça n'a aucune importance.
Qui pourrait aujourd'hui véhiculer tout cela ? Des coachs de développement personnel ? Des thérapeutes ? De doux rêveurs plein d'amour ? Allons !... Seul ce que j'appelle la tradition le peut.
La plus grande passion est nécessaire. Ce qui peut paraître paradoxal si on se souvient que le bouddhisme primitif visait l'extinction des passions et des désirs supposés être causes de la souffrance. Mais passion il y a bien dans la pratique, ne serait-ce que pour trouver la force de s'arracher à la force d'inertie, aux conditionnements, pour sortir de la fascination du film. Passion constante de la vérité. Urgence passionnée qui doit tout dévorer. Sans passion, on roupille dans la routine aveugle, le mental poursuit ses farces à l'infinie. 
"Voir sa véritable nature" implique une passion totale, prête à sacrifier sa pseudo vie personnelle. Le méditant doit être comme une flamme puissante qui se dresse verticalement entre la terre et le ciel, tel un paratonnerre qui capte la foudre pour brûler tous les résidus et attachements illusoires (quel lyrisme ! ^^). C'est le seul moyen de sortir de l'histoire hypnotique du faux moi.
Tout oublier, tout sacrifier, mourir sur le coussin pour renaître au maintenant.
Pas demain, non, maintenant !
C'est cette urgence qu'incarnent et transmettent les maîtres. Ils ne font rien d'autre, c'est leur seule fonction. Je les respecte pour ça. J'ai pour eux la plus grande gratitude.

Arrive un jour où les maîtres ne sont plus vus comme des maîtres, où le zen ne veut plus rien dire, ou la tradition a rempli sa fonction. Alors on quitte le dojo, le temple, la tradition, on s'en retourne à la vie ordinaire, on cesse de "puer le zen". Tout ça fait partie de la voie. C'est un paradoxe, une farce inouïe : tout ce détour pour revenir au point de départ. Oui. Et pourtant...


 

jeudi 14 février 2019

Priorités


Il y a déjà pas mal d'années, j'ai passé plus de 10 jours à jeûner (15, je crois, mais je ne veux pas faire le Marseillais). 
C'était après une retraite zen de 15 jours au Temple de la Gendronnière, près de Blois. On n'y mangeait déjà pas beaucoup (un bol végétarien en guise de tout repas). A l'issue de quoi j'en ai profité pour me considérer prêt à faire un jeûne complet — parce qu'il faut y aller progressivement, sinon c'est l'horreur.
Au bout de trois jours à ne rien manger du tout, la faim disparaît complètement. On se retrouve dans un état un peu inhabituel — un peu stone, et à la fois plein d'énergie — très éveillé et lucide en tout cas. Je pouvais me balader, faire les courses, aller à la bibliothèque et tout et tout (par contre l'haleine... gare). Je passais l'essentiel de mon temps à lire avec une super concentration. Et je n'ai jamais aussi bien dormi.
Le truc pénible c'est d'une part la conjointe qui fait la gueule (ça ne l'amuse pas du tout de manger devant toi qui ne bouffe rien et la regarde comme un con en lui disant "Ne t'en fais pas pour moi ma chérie, te regarder manger de bon appétit suffit à me combler").
L'autre truc délicat c'est que le temps, n'étant plus ponctué par les repas, paraît beaucoup plus long. C'est un temps continu, sans pauses rituelles, sans diversions. Il n'y a plus la réjouissance des repas, ni leur préparation, ni la digestion, ni rien qui fasse des vagues. Ça offre un supplément de temps immense qu'on ne sait pas trop comment occuper. Si tu es mystique, j'imagine que tu te tournes vers Dieu, mais si ce n'est pas le cas tu te fais un peu chier — faut avouer.
Bon, au bout de quelques jours, tu finis par en prendre ton parti. Je veux dire que tu te fais à la chose. C'est là que tu commences à regarder ton chat comme ton seul vrai frère. Lui et toi vous êtes dans le même trip. Les autres et tout le bordel autour, ce n'est plus votre affaire. Il y a des priorités dans la vie. Ne rien foutre est la première.



mercredi 13 février 2019

Nein

De la même façon, si je choisis exceptionnellement un matin de prendre du thé plutôt que du café, j'y vois la preuve de mon libre-arbitre. Non mais quelle blague !
J'ai choisi mon non-métier ? J'ai choisi d'adopter un chat (puis deux) ? J'ai choisi d'être châtain comme Macron ? J'ai choisi de venir habiter Paris ? J'ai choisi d'être fauché ? J'ai choisi ma fortune intérieure ? J'ai choisi d'arrêter ou de reprendre la méditation ? J'ai choisi d'écrire ces lignes ? Nein. Je n'ai rien choisi du tout. Pas parce que je suis un gros légume passif, mais parce qu'il n'y a personne là qui serait l'auteur de quoi que ce soit. Pourtant des choix se font, oui, aucun doute. Mais ce n'est pas moi qui choisis.
Une bonne métaphore pour illustrer ça, c'est celle de l'enfant sur un manège qui tourne en tous sens le volant de sa petite voiture jaune, persuadé d'en être le conducteur. La force d'illusion est immense — et c'est mignon comme tout.
 

mardi 12 février 2019

Automatique

On se dit le matin : "Je me lève, quel effort héroïque !", alors que d'évidence "je" ne lève rien du tout : la sonnerie se déclenche, l'oreille la capte, le cerveau change de régime, les sensations corporelles se réveillent, entraînant un sentiment de localisation dans l'espace-temps, les pensées associatives du rêve font place à des pensées programmées et automatiques ("je dois me lever", "j'espère que ce sera une bonne journée"), etc. Tout ça se fait tout seul. C'est une cascade de causes et d'effets. Tout est automatique. Pourtant je crois mordicus être l'auteur de mes pensées et du moindre de mes gestes.


 

vendredi 8 février 2019

L'Observatoire des passions

A l'invitation de Philippe Mangeot, je participerai vendredi prochain à la 11e séance de L'Observatoire des passions au centre Pompidou. J'y parlerai de ma pratique du dessin et de l’écriture en rapport avec le bouddhisme zen et la méditation. 
15 février 2019, à 19h00 (1h30) Petite salle - Centre Pompidou (entrée libre)

mercredi 6 février 2019

Mardi c'est croquis

Axel par bibi :


Bibi par Axel :
(où l'on voit bien la ressemblance avec Macron) 
(grave les boules)


lundi 4 février 2019

Renouer, dénouer

 
Un bon psychanalyste et un bon gourou peuvent remplir les mêmes fonctions. Leur raison d'être est de créer une situation qui vous permette de renouer avec vous-même et d'habiter vos propres fantasmes, phobies, fixations, désirs, obsessions. En devenant conscient de tout cela, vous êtes en mesure de les observer de l'extérieur, de les examiner, et, sans essayer de les rejeter ou de les supprimer, vous pouvez œuvrer avec eux, en les considérant comme de pures projections de votre esprit.
Ce que j'ai tiré de la psychanalyse est essentiellement l'association libre des choses dont on n'est pas conscient. L'exercice de la méditation, je veux dire la pratique de la méditation assise, permet l'émergence à la surface d'éléments inconscients, invisibles d'ordinaire. Vous n'avez pas besoin de quitter votre coussin de méditation ; vous n'avez qu'à les voir défiler et processionner, qu'à les voir se répéter pour devenir de plus en plus transparents et donc de moins en moins obsédants. C'est assez comparable avec la méthode de Burroughs qui consiste à découper ses propres obsessions et fantasmes au niveau du langage pour pouvoir les considérer d'une façon inédite, avec distance. Pour voir l'espace autour d'eux.
Dans la psychanalyse, dans la méditation ou la méthode des cut-up de Burroughs, ce qui est investi, c'est l'espace environnant, ce qui encercle la baudruche de la pensée.
 
(Allen Ginsberg, Entretiens, 1978)

samedi 2 février 2019

On dessine


Nina (à l'ombre d'une bouteille de rouge).



Moi dessiné par Nina.

mardi 29 janvier 2019

Personne


Qui se souvient de cet instituteur ayant travaillé dans 
le mouvement de la jeunesse à Cologne en 1923 ? 
Personne. Pas même lui.


dimanche 27 janvier 2019

Jamais


Jamais je n'ai mangé de ragoût de bœuf avec des hommes silencieux, misérables, dans des gargotes minables. Jamais je n'ai dîné avec faste dans un immense appartement de Park Avenue. Je n'ai vu aucun film à dix cents sur Times Square, assis au premier rang du balcon, en chemise, à fumer et à rire. Jamais, sous une pluie battante, je n'ai contemplé un moment l'Atlantique en colère. Jamais je ne suis resté au coin d'une rue à Liverpool au milieu d'un après-midi léthargique en insultant les pavés parce que les pubs avaient fermé. Je n'ai fait l'amour à aucune femme au Canada, ni à Washington, ni à Nova Scotia, ni en Angleterre, ni au Groenland, ni à New York, ni dans le Maryland pas plus qu'en Nouvelle-Angleterre. Je ne suis jamais resté ivre dans un caniveau. Je n'ai escaladé aucune montagne au Groenland, ni contemplé de haut le mince ruban du fjord Ikatek. Je n'ai jamais trimé au soleil sur des chantiers. Je n'ai jamais assisté à des cocktails dans des penthouses de New York. Je n'ai jamais fait de porte-à-porte. Je n'ai jamais travaillé comme reporter dans un journal. Je n'ai jamais joué au football à l'université. Je ne suis sorti avec aucune actrice, aucun mannequin, aucune assistante sociale. Je n'ai jamais fait le moindre raffut dans les rues, pas plus que dans des bars ou des cafétérias. Et jamais, au grand jamais, je n'ai été frénétique, malheureux et avide de nouveaux horizons.

mercredi 5 décembre 2018

Une cabane au Canada

J'habite une cabane au Canada. Je ne fais pas le ménage tous les jours. Je suis le gardien des chats. Je perds des poils au mollet. Je lis de moins en moins. La présence de la forêt me rassure. J'ai peur de mourir. Je ne peux plus lire sans lunettes. Les "je" me rassurent comme les arbres de la forêt. Une forêt de "je". Une forêt de j bien verticaux. jjjjjjj. C'est jjjjjjoli. Je vais continuer comme ça. Je verrai bien. Je. Et encore je. J'espère que tu te glisses facilement dans ce je. Je c'est aussi toi sinon c'est moche. Il y a plein de traces de pas dans la neige autour de la cabane. Ce sont les miennes. Evidemment. Je ne vais pas me faire croire qu'on s'est approché pour me faire une visite et qu'on est reparti comme si de rien n'était. Je suis en train de m'enfermer dans une fiction. Vite, cassons ça. De l'air ! Je suis l'as du pétrole. Je suis le gardien du phare. Je suis la Fée Clochette. Je suis la plus belle du canton. Mon décolleté me donne le vertige. Non seulement je m'aime mais je me désire. Je suis poursuivi par des chiens. Je cours aussi vite que Marathon Man. Je suis un peintre du dimanche particulièrement névrosé. Je m'applique comme personne. Je ne pars plus en vacances. Je reste auprès des chats. Je les déteste autant que je les aime. J'ai fait fortune du jour au lendemain. Quelle frayeur. J'ai à peine eu le temps de lever la tête que ça m'est tombé dessus. Je ne travaille plus. Je ne cuisine plus. Je me fais livrer. Je déprime sec. Je suis réticent. Je suis solitaire. Je ne vois plus rien de près. Je l'ai déjà dit. Déjà je me répète. J'aime me répéter. J'aime me répéter. J'aimerais être romancier. J'aimerais écrire de jolies choses. J'aime arroser les plantes. J'aime tant de choses. Je suis réticent à presque tout. Je l'ai déjà dit. Je le répète. Je répète que je me répète. C'est ainsi. Je ne vais pas en faire une maladie. J'ai acheté des choses essentielles. Je déménagerais volontiers. Je change de cap sans arrêt. Je tourne en rond. Je me perds. Je ne t'ai rien dit pour ta mère. Je suis désolé. Je regrette. Quoi ? Je dis n'importe quoi. Depuis trois jours je tremble de tous mes membres. Ce n'est pas vrai. Je me porte comme un charme. C'est faux. Depuis que j'ai repris le yoga je ne dors plus. Allez comprendre. Tout m'échappe. Je reste gourmand comme un enfant. Je mange le miel à la petite cuillère. Je baratte le beurre à la louche. Je suis d'un autre temps.